penser/rêver N° 16 :
« Un petit détail comme l’avidité »
automne 2009
 
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« Un petit détail comme l’avidité » : nous avons pris ces mots à une réflexion de Winnicott, un bref article sur la pensée et le politique, écrit en 1945 pour le Liberal Magazine et que l’on trouvera reproduit plus bas.
Le psychanalyste britannique est l’auteur d’un certain nombre de textes et de lettres ouvertes sur des questions politiques, dont certains ont été regroupés sous le titre « Réflexions sur la société »* et forment un dossier tout à fait singulier. Entre 1940 et 1970* en effet, sans employer un seul mot dont il faudrait chercher la définition dans un dictionnaire de psychanalyse, Winnicott introduit dans la réflexion politique ce que la psychanalyse a de moins militant, c’est-à-dire de plus déroutant. C’est vif, étagé, souvent complexe : rien, là, d’une psychanalyse appliquée par translation aux intentions et aux discours de la classe politique, pas de déchiffrement signifiant ni de ces explications qui abusent d’une théorie préexistante et se prêtent à tout – au contraire : Winnicott ouvre les rapports de la psychanalyse, de l’actualité et du politique en les conflictualisant à nouveau, avec une liberté insouciante, ou qui semble telle, et dont encore aujourd’hui on ne trouve que de rares exemples dans le champ analytique.
Quelques titres : « À propos des objectifs de la guerre » (1940), « Quelques réflexions sur le sens du mot démocratie » (1950), « Ce féminisme » (1964), « Liberté » (1969) et, à la même date, « Les murs de Berlin » (et non « Le mur »), ou encore en 1970, « Le rôle de la monarchie ». Ces titres paraissent parler d’eux-mêmes. Mais il faut lire les textes pour savoir ce qui occupe réellement Winnicott, dans une tonalité grave, avec un mélange d’humour et d’obsession : la fragilité, la fragile coexistence des contradictions des « affaires humaines » lorsque l’on cherche, au dehors comme au dedans de soi, à ériger des défenses contre le chaos.
Voici le texte in extenso de l’article paru dans le Liberal Magazine*. Son titre, « La pensée et l’inconscient », est, on le verra, tout sauf anodin :
« Le Parti libéral s’associe dans mon esprit avec la réflexion intellectuelle et l’effort pour résoudre les choses par la pensée ; c’est d’ailleurs certainement pour cette raison qu’il fait souvent appel à ceux dont le travail exige une familiarité avec la science pure. Les scientifiques ont, par nature, envie de faire passer dans la politique quelque chose de leur discipline. Cependant, dans les affaires humaines, la pensée n’est que piège et illusion si l’inconscient n’est pas pris en compte. J’emploie le mot dans ses deux sens, « inconscient » signifiant, d’une part, profond et difficile d’accès, et d’autre part, refoulé ou activement rendu inaccessible parce que l’accepter comme faisant partie de soi serait trop douloureux.
Des tas de gens sont gouvernés, à certains moments critiques, par leurs sentiments inconscients. Est-ce un bien ou un mal ? En tout cas, c’est un fait, qui doit être pris en considération par les politiciens rationalistes si l’on veut éviter des chocs désagréables. On court certains risques à lâcher la bride aux gens qui pensent et planifient nos vies sans avoir une compréhension réelle des sentiments inconscients.
Les hommes politiques, comme les artistes, sont habitués à creuser intuitivement dans les profondeurs, découvrant et révélant le merveilleux et l’horrible de la nature humaine. Mais la méthode intuitive a ses inconvénients, le principal étant que les gens intuitifs risquent d’être parfaitement incapables de parler de ces choses qu’ils « savent » si facilement. Je crois qu’il vaut mieux écouter les gens qui pensent parler des choses auxquelles ils pensent plutôt que d’écouter les intuitifs parler de ce qu’ils savent. Mais quand il s’agit de la planification de nos vies, Dieu nous garde des penseurs. Premièrement parce qu’ils croient rarement à l’existence de l’inconscient ; et deuxièmement, même s’ils y croyaient, la compréhension de la nature humaine n’est pas encore suffisante pour qu’on laisse la réflexion remplacer entièrement les sentiments. Le problème est que les penseurs font toujours des plans qui ont l’air formidables. Toute fissure qui apparaît est colmatée par un peu plus de réflexion, plus brillante encore et, en fin de compte, le chef d’œuvre de construction rationnelle s’effondre à cause d’un petit détail comme l’AVIDITÉ dont on n’avait pas tenu compte. Au total, on a une nouvelle victoire de l’irrationnel avec, pour conséquence, une méfiance plus grande encore vis-à-vis de la logique.
À mon sens, l’économie telle qu’elle s’est développée et nous a été exposée ces vingt dernières années en Angleterre est l’exemple même de ces choses attristantes. Pour ce qui est de penser clairement dans ce domaine de l’économie, d’une telle complexité, les économistes sont imbattables. Et penser était nécessaire. Mais pour quelqu’un qui, par son travail, se trouve constamment en contact avec l’inconscient, l’économie apparaît comme une science de l’Avidité dont toute mention d’avidité serait bannie. J’écris Avidité avec une majuscule parce que je parle d’autre chose que de la simple gourmandise dont vous punissez les enfants avec des claques ; je parle de l’Avidité, de la pulsion d’amour primitive, la chose que nous craignons tous d’avouer, mais qui est fondamentale dans notre nature et dont nous ne pouvons nous passer sans renoncer à la santé physique et mentale. Une économie saine devrait, selon moi, reconnaître l’existence et la valeur (comme le danger) de l’Avidité collective et personnelle et tenter de l’exploiter. Dans une économie malsaine, au contraire, l’Avidité ne se manifeste que chez certains individus ou bande d’individus malades ; on dit alors que ces individus doivent être exterminés ou enfermés et l’on bâtit tout sur ce principe. Le principe étant faux, une bonne partie de l’économie intelligente n’est qu’intelligente ; autrement dit, c’est très amusant à lire mais dangereux de s’en servir pour planifier.
La question de l’« avidité » est évidemment présente à l’esprit de chacun aujourd’hui (octobre 2008), et sera d’une moindre actualité (?) lorsque ce numéro paraîtra (octobre 2009) : cela permet d’ouvrir largement le thème.
Il y a en effet d’abord à considérer une réflexion directe sur l’avidité : de l’oralité compulsive (et de ses conséquences physiques et psychopathologiques) à la compulsion de posséder et au besoin d’annexion, la question de l’avidité n’a plus guère été étudiée depuis l’orientation qu’elle a prise dans la théorie kleinnienne.
Puis, ou en même temps, viennent ses extensions, qu’il s’agisse de celles relatives à la formation du caractère individuel (formation caractérielle orale, là où la description classique de la genèse du caractère ferait plutôt attendre l’intervention de l’analité), ou qu’il s’agisse des « ouvertures défensives », si l’on peut dire, soulignées en 1940 par Winnicott* : « Si nous estimons à sa juste valeur l’avidité qui préside aux affaires humaines, nous découvrirons bien autre chose que l’avidité ; nous verrons que celle-ci est la forme primitive de l’amour. Nous comprendrons aussi que la recherche compulsive du pouvoir peut avoir pour origine la peur du chaos et de l’incontrôlable. »
Étudié sous cet angle, et à côté de l’économie – science de l’Avidité sans mention d’avidité –, le champ culturel montrerait peut-être d’autres « sciences », notamment politiques, et leur envers chaotique : et si une certaine tolérance du chaos permettait de penser la démocratie ? Et si la post-démocratie – le pouvoir à l’importance croissante des organisations non élues comme les communautés religieuses, les ONG, les relais et groupements d’opinion, etc. – était la conséquence d’une pathologie de l’avidité – une avidité sans intermédiaire, une voracité du cru et de l’immédiat – et du renoncement brutal, non pensé, à des lois contraignantes, restrictives et déclarées obsolètes, comme celles de la conception matérialiste de l’histoire ?
Le thème est aussi celui des rapports de la pensée et de l’hallucinatoire, et « hallucinatoire » pourrait bien être ici synonyme de ce que, dans l’article cité, Winnicott appelle « intuitif », voire « inconscient ». La question pourrait être alors de savoir si une certaine avidité n’est pas constitutive, structurellement, du fonctionnement de la pensée. La pensée politique, en méconnaissant ce qui lui donne lieu défensivement, en méconnaissant une sorte de dialectique entre son mode de saisie (avidité) et l’objet de sa peur (chaos),  verrait alors sans surprise son action échouer sur de « petits détails ». Et c’est finalement la pensée tout court qui échouerait sur l’inconscient. En écho inverse, l’inconscient, et en tout cas l’inconscient winnicottien des « Réflexions sur la société », proposerait un mode de pensée déconcertant, capable de faire du monde la first Not-Me possession, la première possession « pas-moi » – objet d’économie politique par excellence, nous semble-t-il –, et d’y installer le mélange d’intimité et de politique suffisant à prendre l’avidité en considération.
Donner à ce numéro le sous-titre « et autres méconnaissances politiques », c’est donc souhaiter explorer d’autres connaissances inconscientes, d’autres défenses, d’autres peurs peut-être, toute une politique de soi.
p/r