penser/rêver N° 17 :
À quoi servent les enfants ?
printemps 2010
 
Placer la souris sur les mots suivis d'un astérisque
pour accéder aux notes
La question semble sortie de Swift, par exemple de sa Modeste proposition concernant les enfants des classes pauvres : « Un bébé sain et bien nourri constitue à l’âge d’un an un plat délicieux, riche en calories et hygiénique, qu’il soit préparé à l’étouffée, à la broche, au four ou en pot au feu […] », etc. La verve de Swift est politique* et, naturellement, en empruntant le trait grotesque des caricatures anglaises de l’époque, elle fait aussi, elle-même, usage des enfants : elle dit ainsi que, dans la dénonciation même du sort qui leur est fait, les enfants sont au service d’un fantasme outré, outrancier.
N’est-ce pas le point de vue qui, trois siècles plus tard, ressort de la verve winnicottienne ? Ici, le dépeçage de l’enfant, sa cuisine cannibalique n’a guère subi qu’une translation vers le haut, dans une ambiance non moins politique, mais plus conformiste : « Le corps de l’enfant revient au pédiatre. Son âme, aux hommes de la religion. Sa psyché appartient au psychanalyste. Et son intellect au psychologue. L’esprit est pour le philosophe. Le psychiatre veut les troubles mentaux […] », etc. Que ces lignes introduisent le livre testamentaire intitulé La Nature humaine doit bien comporter une signification supplémentaire.
La question est cependant partie d’ailleurs, au fil de lectures sur les enlèvements, par les Nazis, d’enfants blonds aux yeux bleus dans les pays occupés principalement d’Europe du Centre et de l’Est. Les chiffres avancés par les historiens, en variant selon les besoins, ont en effet donné le sentiment que les enfants étaient une matière qui se prêtait tout particulièrement à l’instrumentalisation. Ainsi, selon les époques et les idéologies – anti-communiste ou communiste, antisémite ou humaniste –, une sorte de pénible valse du nombre des enlèvements, allant de vingt mille à deux millions et demi, a fait penser que les enfants servaient à tous et à tout. Qu’ils étaient une matière plastique, conciliante, et comme soumise à ce qu’on attend d’ordinaire d’un enfant : qu’il conforte et se conforme à ce que l’adulte attend inconsciemment et consciemment de lui, sans qu’aucun des deux ne sache véritablement, sans doute, ce qu’est la fonction de cette attente.
Cette gymnastique où l’un se plie bon gré peut-être plus que mal gré au désir (?) d’un autre qui n’en sait rien est d’autant plus difficile à percevoir qu’elle se reproduit de génération en génération, jusqu’à faire partie sinon de la « nature humaine », du moins de la transmission de sa culture. La phrase connue de Freud selon laquelle « leurs noms font des enfants des revenants » pourrait bien souligner un service majeur que les enfants rendent aux adultes : le service d’une immortalité ambiguë, ambivalente, sinon franchement conflictuelle, c’est-à-dire le service de prendre les figures du revenant pour permettre qu’on les chasse.
Quelles sont ces figures ? Il est frappant en tout cas que l’enfant soit au cœur d’un fantasme d’objet – et de la réalité bâtarde qui le met en scène : entre le « plus commun des rabaissements » de l’enfant perdu – pédophilie, inceste et viol, prostitution, esclavagisme individuel et sociétal, etc. –, et la survalorisation de l’enfant sauvé/sauveur, si nette dans les sectes ou les religions (et pourtant : « Malheur à la ville dont le prince est un enfant » – la phrase de l’Ecclésiaste reste singulière pour les religions de l’enfant-roi), et nette aussi dans les sociétés quand le taux des naissances est signe de bonne ou de mauvaise santé.
De fait, la question est instable, d’une instabilité peut-être tout entière contenue dans le point de vue où l’enfant est le produit de la sexualité des parents : il sert à traiter l'inaccomplissement de la sexualité parentale et à soulager le déficit narcissique des adultes – et des …psychanalystes. Le fantasme socialement valorisé qui pourrait s’appeler : « On élève un enfant » ne se retrouve-t-il pas au centre de la psychanalyse ? Voir la place, éminente et si souvent réifiée, que nous faisons à l’enfant qui continue d’agiter les nuits – le rêve, dit Freud, est l’enfant de la nuit – et les jours de nos patients, les explications de leurs maladies. Voir aussi les guerres qu’ont déclenché la possession de l’enfant parmi les psychanalystes d’enfant mais aussi parmi les théoriciens de la formation analytique : les enfants que sont les analystes en formation pourraient bien rendre à leurs aînés le service, le pur fantasme, de perfectionner une identité ou de croire que l’identité est « une ». Les Sociétés d’analyse ne seraient guère mieux loties, de ce point de vue, que les couples homosexuels en mal d’enfant (ce cas de figure est loin d’être celui de tous les couples homosexuels) ou que les mères porteuses.
Les débats et les législations au sujet des enfants de mères porteuses et de l’homoparentalité indiqueraient que, pour nombre d’hommes et de femmes aujourd’hui, la sexualité humaine a …commencé d’explorer ce qui réunit l’acte sexuel et la procréation, en prenant le chemin contraire à ce que soulignait si fortement la « révélation » scandaleuse des Trois essais sur la théorie sexuelle : qu’à la différence de la loi naturelle, l’être humain fait l’amour en dehors des cycles de fécondité et que la sexualité humaine est, pour tout dire, « antinaturelle ».
De quelle représentation les enfants sont-ils alors les revenants chosifiables  ? Si, comme l’ombilic du rêve, ils étaient une pure représentation d’attente ? Et, s’ils ne servaient à rien, à quoi ressemblerait leur autonomie ? Valéry écrit : « Dieu le père et Dieu le fils n'ont pas du tout le même tempérament. Un dialogue entre eux pourrait mal tourner. »
p/r